Si l'on y réfléchit bien, au moins quatre des caractéristiques fondamentales de la bande dessinée ont longtemps semblé lui interdire une reconnaissance en tant qu'art. C'est d'abord sa reproductibilité (perte d'"aura" - cf. W. Benjamin), ensuite sa diffusion large sur de multiples supports, de la presse aux albums, voire sur internet aujourd'hui (B.D. = production de masse), également son lien avec l'enfance, l'adolescence (soupçons d'immaturité), et enfin, dans ce langage iconotextuel, le parasitage ou, au moins, cette interférence réciproque, jugée dommageable, entre le texte et l'image... Mais, depuis deux siècles qu'elle existe (premiers albums de Rodolphe Töpfer au début des années 1830), la bande dessinée peut se prévaloir de trois éléments qui ont concouru à sa respectabilité, à son accession au statut de 9ème art. D'abord sa littérarisation par le biais du "roman graphique" (cf. Will Eisner), ensuite le talent indiscutable de certains dessinateurs et l'extraordinaire inventivité propre à ce mode d'expression, tant au niveau de ses modes narratifs que de ses graphismes, enfin son "artification" (cf. N. Heinich) par le biais de grandes expositions en musée (ex : Robert Crumb au MAM en 2012) ; également par l'entrée en galeries et en salles de vente de ses planches originales atteignant des cotes considérables. Enfin des festivals, des revues et librairies spécialisées, une chaire qui lui fut spécifiquement consacrée au Collège de France (B. Peeters) prouvent de multiples manières la vitalité de ce 9ème art à l'énorme succès éditorial (6000 titres publiés chaque année).
Pour vérifier, ou découvrir, cette vitalité, on doit aller voir Cling ! La bande dessinée parle cash, une grande exposition (jusqu'au 6 septembre à la Monnaie de Paris) rassemblant plus de 250 oeuvres. À partir d'un seul thème - significatif et valorisé dans le monde capitaliste : l'argent -, ces planches montrent la variété des styles, traitements, personnages et scénarios que la BD peut créer. Des strips historiques de la presse américaine aux mangas coréens, et de la BD franco-belge aux comics, le visiteur traversera deux siècles de réjouissantes créations en vignettes et ballons, tout en se rappelant la diversité, ici mise en valeur, des rapports individuels et sociaux à l'argent. Huit grandes figures ont été ainsi retenues, avec les personnages qui les illustrent : les Aventuriers, les Voleurs, les Joueurs, les Épargnants, les Milliardaires, les Marginaux, les Faussaires, les Alchimistes. Par cette catégorisation pertinente, le choix judicieux des oeuvres proposées, l'intelligence et l'érudition des commentaires, enfin les trouvailles de mise en scène qui jalonnent le parcours, les commissaires d'exposition, Lucas Hureau et Damien MacDonald, méritent pleinement d'être invités dans l'une des planches pour y être joyeusement fêtés !...
Sans doute, interrogé à brûle-pourpoint sur l'illustration de ce thème, l'argent, par des personnages dans la B.D., un amateur modéré du 9ème art lâcherait sans doute : Picsou et Les Dalton, les plus connus. Or le premier est inspiré par Ebenezer Scrooge, personnage principal d'un conte de Noël écrit par Charles Dickens, et les seconds de bandits véritables qui semèrent la terreur de 1890 à 1892 de l'Oklahoma au Nouveau-Mexique. Il en va ainsi de la plupart des bandes dessinées, en lien discret avec la littérature, souvent les contes (ou plus tard le cinéma), mais également en prise directe sur la société, son histoire et/ou son actualité. Ce que nous expliquent d'ailleurs avec finesse les commentaires proposés, oscillant entre l'historicité des thèmes et certains invariants psychanalytiques... Une leçon de sciences humaines, accessible à tous. On y suggère par exemple un certain nombre d'enjeux idéologiques dans la B.D., les fans de Gilbert Shelton ou de Robert Crumb n'ayant sans doute pas la même attitude politique que ceux de Vic Hubinon ! Les enjeux économiques concrets ne sont pas éludés non plus par les commissaires d'exposition, nous rappelant que si la création de Bringing Up Father a rapporté 12 millions de dollars à son créateur George Mac Manus, c'est très loin d'être le cas pour la grande majorité des bédéistes actuels, près d'un tiers vivant sous le seuil de pauvreté ! Aussi les personnages marginaux figurant dans les B.D. seraient-ils, directement ou indirectement, les porte-paroles de ces artistes contraints par les rigueurs de leur métier : "La bande dessinée autobiographique des années 1990 accentuera même cette tendance, invitant le lecteur à partager le quotidien de ses auteurs, comme dans le Journal de Fabrice Neaud. Comme le grand poète anglais Robert Graves, ces marginaux semblent nous dire : « Certes, les poètes n'ont pas d'argent, mais l'argent non plus n'a pas de poésie »."
On peut aussi goûter l'exposition uniquement par la qualité graphique, plastique de certaines oeuvres proposées. Le portrait rougeoyant, expressif de Long John Silver par Mathieu Laufray ou les histoires sans paroles à la carte à gratter de Thomas Ott, pour ne citer que ces deux exemples, méritent que l'on s'y attarde... Cependant, il est tout à fait possible que des visiteurs, fidèles à une conception transcendante, voire sacrée de l'art, demeurent réfractaires à la B.D., lui reprochant les séductions faciles et les stéréotypes auxquels, dans sa communication de masse, elle a recours. Mais il leur sera très difficile de contester la fantaisie, la créativité, l'imagination débridée propres à cet art qui, s'il renvoie à l'enfance, évoquera la célèbre formule de Baudelaire : "Le génie, c'est l'enfance retrouvée à volonté". |