Les dessins créés pour faire rire ou sourire, et qui ont connu leurs époques de gloire, ne tendent-ils pas à décliner aujourd'hui ? Pourtant leur champ d'extension, large, comprendrait aussi bien le dessin satirique que certains graffiti muraux (Miss Tic) ou les bandes dessinées. Et ils intriquent pour notre plus grande joie le figural et le verbal. Enfin, leurs cibles variées et nombreuses leur garantiraient une permanente inspiration... Seulement voilà, un support habituel, la presse écrite, reste fragilisée ; et puis la tolérance fluide que l'humour requiert (« L'humour est traître, c'est la trahison. L'humour est atonal, absolument imperceptible, il fait filer quelque chose », écrivait Gilles Deleuze dans « Dialogues ») se voit de plus en plus contrariée, bloquée par de nombreux sectarismes censeurs. Et l'on n'est jamais trop prudent aujourd'hui avec le dessin humoristique !... Alors, pour se rassurer sur son avenir grâce à une incontestable réussite, on peut aller voir au musée Maillol et jusqu'au 3 mai Geluck expose Le Chat. Le commissaire d'exposition et commentateur attitré n'est autre que... Philippe Geluck lui-même. Question : l'artiste est-il le mieux habilité à scruter, mettre en scène son oeuvre ?
Donc si l'on veut s'ébaubir d'une étonnante « success story » et apprendre comment ce gamin belge créatif né en 1954 est devenu, soixante-dix ans plus tard, un véritable entrepreneur (il le reconnaît lui-même) dont le business, impliquant une douzaine d'employés, va trouver sa consécration par l'ouverture d'un futur « Musée du Chat » (4000m2 au coeur de Bruxelles !), alors il faut suivre l'itinéraire de l'exposition, soigneusement balisé, et que documentent les textes écrits par Geluck. Deux vidéos de l'artiste, parfois complaisantes, encadrent ce parcours. Dans la dernière il répond aux nombreuses questions de l'historien (?) Eli Barnavi... Au début de ce parcours, plus directif qu'exhaustif, Geluck nous apprend que ses parents ont toujours mis des pinceaux dans ses mains et que ses idoles (Chaval, Tetsu, Siné, Bosc) se situaient non dans le monde musical mais dans celui du dessin humoristique. Bon, rien d'étonnant à cela. Ce qui l'est davantage c'est, au regard de la figure rassurante du Chat que l'on connait bien, l'humour très noir, masochiste, vaguement christique, hanté par la mutilation et comme exprimant un « morcellement du moi » de ses dessins au début... L'historique se déployant par périodes, les années suivantes, où le fantastique prévaut, ne démentent pas cette tendance sombre et transgressive. Si elle était devenue sa source d'inspiration majeure, elle aurait sans aucun doute empêché Geluck de rencontrer son énorme succès. Mais il devient comédien, et la pratique du théâtre dix ans durant exercera sans doute une fonction cathartique sur ses noires pensées. Cet exutoire sera suivi de l'apprentissage, essentiel dans son cas, du comique verbal et de situation : Geluck devient animateur radio et télé en Belgique (sketches désopilants pour RTBF, à voir dans l'exposition) puis en France aux côtés de Laurent Ruquier et Michel Drucker. Quand enfin il revient au dessin (le Chat est apparu en 1976 et il égaye dès 1983 les colonnes du journal « Le Soir » puis enrichit le magazine de B.D. « À suivre »), la formule gagnante est trouvée, fixée... Ce chat gris, anthropomorphisé et cravaté, au large museau ovale et au strabisme convergent, à la forme arrondie et à la stabilité d'une théière, se présente toujours frontalement et comme sur un plateau de théâtre : il s'adresse à nous. En deux ballons souvent (le second créant la chute comique), perplexe, ironique, sentencieux, désabusé, le Chat cultive le paradoxe et les fausses évidences, joue avec les concepts et parfois avec les mots (« fécondation in vitraux »). Par ailleurs, la déclinaison systématique des variations possibles à partir d'un même thème, l'une des méthodes de Geluck (par exemple à partir de L'Origine du monde de Gustave Courbet) contribue à lui assurer une grande productivité, tout comme le passage sans problèmes à l'image 3D puis à la sculpture. Par ses références fréquentes à l'art moderne et ses « dialogues » avec de grands artistes (Picasso, Alechinsky, Fontana, Vasarely, Hartung, Mondrian, Soulages), Geluck sélectionne d'emblée son public. Sociologiquement, ce type d'humour s'adresse à la classe moyenne et à la bourgeoisie cultivées. Et l'on n'aura pas de peine à le qualifier également d'humaniste (ou seulement de consensuel), rejetant tous les excès (de la burqa aux dérives du « wokisme ») ; ce qui par conséquent ne peut guère lui attirer de foudres ou censures en réaction (la figure du Christ est tout de même malmenée !). Est-ce un humour a minima ?
En tous cas l'inventivité, la dimension consensuelle, la grande visibilité de ce Chat (« une bonne gestalt »), sa rondeur lénifiante (les figures rondes plaisent : exemple du peintre Botero), la simplicité efficace de cette formule verbale/figurale, enfin la sympathie que nous inspirent aussi bien les chats dans la vie et le dessin (cf. « le chat du rabbin » de Joann Sfar) que l'« humour belge » ne sont pas étrangères au succès indéniable de Geluck et sa créature.
Avec une certaine sagesse l'artiste s'interroge sur les raisons du succès en art, sur son propre succès, immense et qui le déborde. Il constate qu'il y a des oeuvres remarquables qui ne rencontrent pas le public, et conclut qu'il y a bien du mystère dans le succès ou non des oeuvres. Ce n'est pas tout à fait vrai : quelques éléments expliquent un peu le succès... En tous cas, par son habile communication, sa dynamique entrepreneuriale et son expansion par produits dérivés multiples, le Chat de Geluck, surmontant sa haine de l'eau, n'hésite à surfer sur sa vague !
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